Pourquoi il aurait mieux valu en rester là pour se faire embaucher (Histoires racontées 2-l’avocate et le stagiaire)

Par un matin de janvier, une vingtaine de stagiaires avaient franchi les lourdes portes d’un cabinet d’avocats américain, pour leur premier jour de travail.

Ils étaient entrés avec beaucoup d’appréhension, fiers d’avoir été choisis et soucieux de savoir s’ils donneraient satisfaction, avant de se présenter à l’accueil, où une femme aux longs cheveux brillants leur avait aimablement indiqué de la main une salle d’attente.

Les marbres au sol, qui baignaient dans un parfum d’ambiance discret et chaleureux, étaient lustrés et renvoyaient les reflets des lumières, des vases géants aux plantes curieuses étaient posés devant les escaliers, qui s’élevaient à la droite de l’accueil ; les couleurs, crème et marron foncé, reprises dans les motifs de tableaux abstraits disposés avec recherche sur les murs, avaient été choisies pour leur discrétion – et elles enveloppaient tout d’un confort très soigné dans lequel on avait envie de passer du temps.

La salle d’attente dans laquelle ils s’étaient discrètement regardés en silence, tous vêtus de façon formelle, les avait fait se sentir à la fois légèrement anxieux et sûrs d’eux, parce qu’ils était impressionnés.

Ils s’étaient enfoncés dans des canapés d’un vert audacieux à l’assise profonde, et n’avaient osé toucher ni aux verres posés sur la cheminée, à côté de petites bouteilles de jus de fruit, ni aux capsules mises en valeur par un coffret de bois, près de la machine à café.

Un stagiaire, passant les yeux de la table basse en bois poli à ses pieds, considérait avec inquiétude ses chaussures ; sa voisine, le menton relevé, une veste en velours trop fin sur les épaules, observait, les sourcils froncés, les immenses rideaux blanc cassé qui venaient s’enrouler gracieusement au sol.

Deux jeunes hommes se distinguaient des autres, parce qu’ils paraissaient plus détendus.

Le premier, du gel dans les cheveux, le visage très jeune, flottant dans un costume froissé bon marché, semblait absorbé dans la lecture de l’une des plaquettes qu’il avait prise sur la table basse.

L’autre, sans doute plus âgé, devait avoir une certaine expérience des stages. Asiatique, beau garçon, il portait un costume aux reflets impeccables, le visage mis en valeur par une chemise bleu ciel. Sa cravate d’un rouge franc lui conférait une forme d’autorité. Il s’était installé confortablement dans un fauteuil en cuir près de la cheminée, et allait se lever, sans doute pour se servir un café, quand la double porte de la salle d’attente s’ouvrit.

Un homme d’une quarantaine d’années, large et fort comme un rhinocéros, entra. Ses yeux étaient plissés sous un front imposant. Il avait les cheveux gris, pas de cravate.

« Bonjour à tous. Restez assis. Je suis Jean-Claude Bagot, je serai votre référent pour la durée de votre stage ».

Il s’avança un peu dans la pièce, jeta un regard sur la cheminée, et dit :

« Alors quoi ? Personne n’a touché aux boissons ? Tant pis pour vous. Je vais vous faire visiter les locaux ».

Il pointa du doigt l’une des stagiaires :

« Je sais que je suis gros ».

Elle pâlit :

« Mais je n’ai rien dit ! Je n’ai rien dit ! »

Il éclata de rire et leur fit signe de le suivre.

 

Il les promena d’une salle de réunion à l’autre, leur indiqua les toilettes et les terrasses, afin qu’ils se « sentent comme chez eux ».

Durant la visite, de petits groupes s’étaient formés. Les uns et les autres discutaient plus librement. Plusieurs stagiaires étaient étrangers – russes, libanais, anglais. Certains parlaient mal le français, engageaient la conversation en anglais – mais d’autres semblaient alors pris au dépourvu.

Le stagiaire à la cravate rouge, Patrick, discutait avec Grégory, celui qui avait lu une présentation du cabinet dans la salle d’attente.

« Tu savais que le cabinet avait été fondé au début du siècle ? » lui demanda-t-il.

Non, répondit l’autre, je ne le savais pas. Comment tu sais ça ? Tu es déjà venu ?

– Peut-être. Il faut aussi savoir que Jean-Claude Bagot est collaborateur, il devrait être associé vu son âge, mais il n’a jamais voulu se pourrir la vie avec ça ».

Et Patrick sourit, puis se tut.

Patrick remonta la file des stagiaires pour discuter avec Jean-Claude Bagot. Il lui posa des questions sur l’organisation du cabinet et la taille des équipes.

Lorsqu’ils arrivèrent dans la bibliothèque, et que la documentaliste leur eut présenté la façon dont ils devraient emprunter les ouvrages, Jean-Claude Bagot leur demanda de se rendre au deuxième étage, où ils seraient chacun pris en photo pour figurer dans le trombinoscope du cabinet.

Il regarda un petit jeune homme qui venait de demander à voix basse à son voisin : « Il y a une photo ? » :

« Oui, Monsieur, il fallait se raser ce matin« .

Puis il les laissa.

Patrick rassura le petit jeune homme : c’était juste une photo interne, tout le monde s’en fichait, c’était juste pour que les avocats puissent avoir son numéro de téléphone et l’appeler pour lui donner du travail.

Puis les stagiaires furent affectés chacun à leur bureau, certains dans une pièce avec des assistantes ; d’autres dans un bureau avec un collaborateur.

Patrick, qui devait travailler dans le département Arbitrage avec une autre stagiaire nommée Serena, se vit placer dans le bureau de Matthew Muller, principal associé de l’étage. Serena devait occuper un bureau placé en face de celui de l’une des assistantes, qui lui proposa immédiatement un thé.

A l’heure du déjeuner, cinq ou six stagiaires se retrouvèrent à la cuisine, et ils décidèrent de partir ensemble acheter un déjeuner avec les tickets-restaurant qu’on venait de leur remettre.

« Je me suis déjà préparé un casse-croûte chez moi, dit Candice, une stagiaire qui venait de Bordeaux, je vous retrouve à la cuisine« .

Patrick proposa au groupe de se rendre dans une boulangerie qu’il connaissait.

Une fois attablés, l’une des stagiaires posa à Patrick la question qui les taraudait depuis que les bureaux avaient été attribués : savait-il pourquoi il avait été mis dans le bureau de Matthew Muller ?

« En fait, c’est mon père adoptif« , répondit-il, un sourire en coin.

Puis, heureux de son effet, il ajouta : « Mais non ! C’est une blague ; je ne sais pas pourquoi ils m’ont mis là. Je ne sais pas si c’est vraiment un honneur, car mon bureau est beaucoup plus petit que les vôtres« .

Mais les autres ne parurent pas convaincus.

Ils regagnèrent leurs postes : certains avaient déjà des recherches de jurisprudence à faire, d’autres s’occupèrent en lisant de la doctrine.

*

Au bout de quelques jours, une distinction nette s’était opérée entre les meilleurs stagiaires, qui avaient beaucoup de travail, et les moins bons qui, peu sollicités par les avocats pour s’être vu confier une ou deux recherches qui n’avaient pas donné satisfaction, devaient frapper aux bureaux pour demander s’ils pouvaient se rendre utiles.

Il apparut que les meilleurs, chargés d’une série de questions qu’ils devaient traiter en quelques heures, restaient bien après 20 heures au cabinet.

Sur les conseils de Patrick, les autres s’alignèrent plus ou moins sur ce rythme, afin de ne pas paraître désœuvrés.

Les moins occupés commencèrent cependant à s’inquiéter, car chacun devait noter les temps passés sur chaque dossier afin que le cabinet puisse établir la facture au client : en restant tard pour rien, ils faisaient illusion auprès des autres stagiaires, mais sans doute pas auprès du cabinet.

Marion, au département Real Estate, n’avait eu aucun commentaire sur la première note qu’elle avait rendue, et n’avait plus rien eu à faire depuis.

Bruno, au département Project Finance, avait un peu de travail, des appels d’offres à rédiger : rien de facturable, rien de prestigieux.

Étienne, en M&A, travaillait déjà pour plusieurs associés, qui s’étaient repassé son nom. Il ne déjeunait plus et restait après minuit chaque soir.

Mais le plus occupé, le plus demandé de tous, était Patrick.

Il triait les documents, répondait aux questions, passait d’un bureau à l’autre, devait solliciter l’aide des assistantes pour les tâches d’intendance, car il ne pouvait sans cela se concentrer sur les questions pour lesquelles il avait été embauché.

Un soir, lors d’une discussion avec deux autres stagiaires, il lança, avec un grand sourire :

« Ce mois-ci, j’ai billé 300 heures. Je n’en peux plus, je ne sais pas comment je vais tenir ce rythme« .

Il travaillait pour plusieurs collaborateurs. Il ne cachait pas qu’il souhaitait être embauché comme avocat dans le cabinet. Pour cela il devait encore avoir les résultats du barreau de New-York, qu’il avait passé, et qui lui permettrait, par équivalence, d’avoir le barreau de Paris, qu’il avait raté trois fois.

*

Un matin, chacun trouva sur son bureau le trombinoscope du cabinet. Ils y figuraient tous, en dernière page, avec la photo qui avait été prise le premier jour.

Les Partners étaient en première page, suivis des Counsels, puis des Associates.

Au déjeuner qui suivit, Candice sortit son trombinoscope et ils se penchèrent tous dessus.

Patrick et Étienne passèrent en revue les collaboratrices, toutes apprêtées mais plus ou moins jolies.

« Celle-là est vraiment bien, dit Etienne, en désignant une jeune femme brune, qui souriait doucement à l’objectif.

Je sais… dit Patrick d’un air rêveur. C’est Laetita P…. Elle est en arbitrage. Elle m’a donné une recherche, je me suis défoncé. Je voudrais l’épouser ».

Tout le monde se mit à rire.

« Je vous jure« , reprit-il.

Puis, sérieusement : « Je déjeune avec elle demain« .

Les rires se calmèrent quand ils apprirent que Laetitia P. faisait appel à Patrick pour toutes ses recherches, qu’elle le remerciait chaleureusement à chaque fois et le sollicitait pour des conseils de stratégie sur ses dossiers.

*

Un jour, Matthew Muller adressa un email à tous les stagiaires, demandant deux ou trois volontaires pour seconder Patrick dans le tri de documents devant servir à un arbitrage.

Candice, qui avait du temps libre, et la stagiaire russe, Anastasia, se portèrent volontaires.

Les papiers emplissaient une pièce entière. Il fallait les trier par ordre chronologique.

Ils y passèrent deux jours entiers, accroupis au milieu des e-mails, des contrats et des courriers à déchiffrer.

Candice était heureuse d’avoir deux journées pleines de temps à facturer.

« J’ai indiqué à Matthew que vous aviez été géniales« , lui dit Patrick.

*

Au mois de mai, quelques semaines avant la fin des stages, chaque membre du cabinet reçut un e-mail de Patrick : il venait d’obtenir le barreau de New-York, et conviait les équipes à un pot pour fêter cette victoire, un jeudi soir à 18 heures.

Il avait acheté du champagne, des petits fours. Le cabinet avait fourni les verres et les serviettes. Tout était joliment disposé dans une salle de réunion.

Deux associés, dont Mathhew Muller, étaient présents, ainsi que cinq collaborateurs et trois assistantes. Tous les stagiaires étaient là – la plupart un peu jaloux du succès de Patrick, mais résignés à l’idée que l’une des places disponibles à l’embauche lui était réservée.

Patrick fit un petit discours : c’était un grand honneur d’avoir été sélectionné comme stagiaire par le cabinet ; en arrivant il s’attendait à ce que ce soit une aventure enrichissante mais ses attentes avaient été dépassées ; il était impressionné par le niveau de l’équipe d’arbitrage ; il apprenait beaucoup. Il remerciait chacun d’être là et était très fier de son succès au barreau de New-York. Il adressa en anglais un remerciement spécial à Matthew Muller, puis invita les participants à boire du champagne.

« C’est du bon« , lança-t-il gaiement.

Matthew Muller, un verre à la main, le complimenta sur l’aspect du buffet.

Laetitia P. arriva avec un peu de retard, et félicita l’heureux diplômé.

Le petit monde se dispersa au bout d’une heure, pour reprendre le travail. Patrick resta avec Etienne et Candice, qui l’aidèrent à débarrasser la table, et à remettre la salle en ordre.

« Je crois que j’ai une touche« , lâcha Patrick quand les chaises furent remises autour de la table.

Avec Lætitia ?

Évidemment, pas avec Jean-Claude ! Écoutez, dites-moi ce que vous en pensez… Elle fait vraiment souvent appel à moi. Surtout le soir. On est hyper proches. On a les mêmes passions, on discute de tout, pas que de boulot. Je n’en peux plus. Quand je serai embauché, je serai dans son bureau. Vous pensez que c’est tenable ?

Tenable de quoi ?

– Ben de sortir ensemble et de travailler ensemble toute la journée.

– Mais vous n’êtes pas déjà ensemble, quand même ? demanda Étienne, qui commençait à regarder sa montre parce qu’il avait une recherche urgente à remettre pour le soir même.

Arrête, c’est tout comme, répondit Patrick.

Écoute ton cœur, conseilla Candice. C’est vrai que vous êtes proches. Tu peux attendre la fin de ton stage, mais ça changerait quoi ?

Étienne s’excusa de devoir les quitter et repartit dans son bureau.

« Il serait pas un peu jaloux ? » demanda Patrick à Candice avec un gentil sourire.

*

Quinze jours avant la fin des stages, ils apprirent qu’Étienne avait été convoqué par son associé et avait eu une offre de collaboration – qu’il avait déclinée.

Grégory aussi avait été appelé : son stage avait été excellent, le cabinet serait heureux de le compter parmi ses membres.

Deux jours plus tard, Anastasia indiqua qu’on lui proposait, à elle aussi, de rester.

Patrick accueillait ces nouvelles en tordant légèrement la bouche. Sans doute son embauche était-elle une telle évidence que Matthew n’avait pas pris la peine de lui en faire l’annonce formelle.

Deux jours avant la fin de son stage, toutefois, Patrick, à son bureau, profita d’un moment où Matthew avait l’air détendu.

« Tu comptes annoncer quand que je reste ?

– Que tu restes où ? Matthew s’était redressé.

Euh, ici, au cabinet ? »

Matthew avait l’air gêné.

« Tu as été un stagiaire merveilleux, Patrick, vraiment, très agréable, mais les places étaient limitées. Nous avons recruté Serena en arbitrage« .

Il ajouta :

« Tu l’aurais su avant si tu avais eu une offre« .

*

C’est Serena qui apprit aux autres stagiaires embauchés ce qui s’était passé.

Le lendemain du jour où Patrick avait tenu à fêter son admission au barreau de New-York, il avait adressé un long e-mail à Lætitia, afin de lui indiquer qu’il était amoureux d’elle, qu’il la trouvait très belle et très intelligente.

Lætitia avait aussitôt transféré la déclaration à ses collègues de l’équipe Arbitrage, et la prose enflammée de Patrick avait fini par faire le tour du cabinet.

Patrick n’avait par ailleurs jamais été jugé très bon. Il n’avait durant son stage effectué que des classements de documents.

*

 

 

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