Histoires entendues – Le séminaire de bienvenue

Le cabinet Montag & Associés avait organisé un séminaire à La Baule, sur deux jours : le vendredi et le samedi. Ainsi, seul un jour de travail serait perdu.

Agnès venais d’être embauchée par Gilles Montag, associé fondateur du cabinet.

Elle avait été ennuyée en apprenant la date de ce séminaire, car le samedi en question était le jour où devait se marier un ami proche.

Elle avait indiqué à un autre avocat du cabinet qu’elle ne pourrait sans doute pas être présente à ce séminaire. Il avait ouvert des yeux ronds, et lui avait dit : « Mais ce n’est pas possible d’être absent, on est obligé d’être là ».

Plusieurs autres avaient confirmé que la présence au séminaire était impérative, qu’elle se mettrait le cabinet à dos si elle en décidait autrement.

Les collègues qu’elle interrogeait sur les raisons de cette inflexibilité ne voulaient pas prolonger la conversation, et reculaient comme s’ils avaient peur d’une contagion.

Un peu agacée, mais peu désireuse de passer pour une rebelle au bout de quelques semaines de présence, Agnès avait répondu à la Secrétaire générale du cabinet qu’elle serait présente avec plaisir à La Baule.

Le cabinet avait voulu faire les choses en grand. Le plus bel hôtel de la station avait été réservé.

L’équipe du cabinet – trois associés, une dizaine de collaborateurs, deux assistantes et un comptable – dénotait un peu dans ce luxe doré Napoléon III.

Le petit groupe s’amassait dans le hall en attendant qu’on lui délivre les clés des chambres.

Le visage levé vers les lustres, impressionnés par le grand hall, ils échangeaient des commentaires sur l’endroit : « C’est classe, quand même« .

Ils regardaient les vacanciers déambuler à leur aise en peignoir dans le hall, rejoignant le spa où ils se feraient masser.

Une fois les chambres attribuées, chacun devait se préparer pour le Dîner de bienvenue.

Ils montèrent dans leurs chambres.

Les murs tendus de vieux jaune et les fenêtres ornées de rideaux rouges encadraient la mer ; de vieux fauteuils de style ancien ornaient les coins de la pièce, dans un goût début XXème qui céderait sans doute bientôt la place à des coloris bleu ciel et taupe.

En descendant vers la salle réservée pour le repas, Clara, l’une des avocate – qui mettait ordinairement un point d’honneur à prendre ses pauses déjeuner à l’extérieur du cabinet, car venir avec un repas préparé à la maison faisait vraiment trop fonctionnaire – dit à Agnès : « Il y en a qui ne savent vraiment pas s’habiller dans les endroits chics ».

Clara montra à Agnès un autre avocat, Étienne, qui avait mis un jean et une chemise : « Il ne sait pas qu’on ne met pas de jean dans les endroits classe, ou quoi ? J’ai trop honte« .

Clara portait, pour sa part, une robe longue noire ornée de petits brillants et des talons hauts.

Les places à table – il devait y avoir trois ou quatre tables dressées pour le cabinet – étaient attribuées.

Agnès avait été placée à la droite de l’associé principal.

Ce dernier avait une petite tête rouge, ornée de petits yeux noirs, rendus plus petits encore par ses gros verres de lunettes. Des cheveux ras, assez grand, il parlait toujours très fort et faisait part à tout un chacun de ses convictions politiques et de son engagement « humaniste » et « progressiste ».

Sa rougeur et la petitesse de sa tête lui avaient valu le surnom de « La Framboise », par un collaborateur qui venait d’être remercié car il ne présentait pas le niveau requis par Montag & Associés.

Gilles Montag, de bonne humeur, serrait les mains de ceux qui étaient arrivés. Il jouait l’hôte avec une jovialité rendue facile par l’insigne supériorité que lui conféraient ses revenus et son statut sur les autres participants au festin.

Une fois installé à table, il entreprit de poser des questions à chacun, dans l’ordre du placement.

Il commença par Aglaé, une junior au teint pâle et très effacée, qui était à sa gauche.

Aglaé,  intimidée, se contenta de répondre par oui ou par non aux questions, sans rebondir avec esprit sur les plaisanteries de l’associé.

Déçu, il passa rapidement au deuxième convive, un garçon rondouillard qui s’appelait Jean, en le fixant avec insistance.

« Et vous, quelle est votre passion dans la vie ?

Je m’intéresse aux trains, répondit Jean, ravi de pouvoir valoriser l’associé en lui offrant un sujet de conversation.

Agnès ne pouvait pas voir le visage de La Framboise, car il était à côté d’elle, mais elle sentit, aussi nettement que s’il lui avait serré le bras pour le lui  signaler, que le goût du sang lui était venu à la bouche et qu’il n’avait plus face à lui un collaborateur, mais une proie. Il était excité.

« Aux trains, vraiment ? dit-il comme s’il était affamé. Vous devez nous en dire plus, vous ne pouvez pas nous laisser comme ça…

Je m’intéresse particulièrement à la signalisation, répondit l’autre, sans se rendre compte que la tournure de la conversation venait de changer.

A la signalisation ? Mais c’est passionnant ! relança la Framboise avec une ironie appuyée.

La table se mit à rire – Agnès seule restait silencieuse.

« Je ne savais pas que notre recrutement avait atteint ce niveau. »

Il se tourna vers une autre table, et appela un autre associé :

« Matthieu, c’est toi qui a recruté… Ah, zut (il se tourna à nouveau vers Jean) Pouvez-vous me redonner votre nom ? Je sais qu’il est inoubliable, mais j’ai un trou« .

La table rit plus fort.

« Je m’appelle Jean.

– Jean ! Mais oui ! Je ne sais pas pourquoi, je pensais à François Pignon ! Dis-donc, Matthieu, tu as recruté une perle ! »

Matthieu, non par charité mais parce qu’il n’avait pas suivi la conversation, se contenta d’un hochement modeste de la tête.

« Attendez, Jean, dit l’associé en appuyant sur ce dernier mot. Jean. Avant de continuer : vous faites quoi le mercredi soir ? »

Jean répondit : « Rien », de l’air réjoui de celui qui attend une bonne surprise. Les rires avaient redoublé autour de lui.

Agnès les regardait. En face d’elle, une jeune fille pleurait de rire, s’essuyant les yeux avec ses mains et s’excusant auprès de ses voisins : « Je suis désolée, je pleure, mais il est trop drôle ».

A l’invitation de La Framboise, Jean poursuivit, et décrivit par le menu la signalisation ferroviaire.

Il parla avec minutie de la façon dont on numérotait les trains, des sens de circulation, des panneaux utiles aux conducteurs et des normes européennes.

L’associé le relançait par des questions ironiques. Il était drôle, vraiment très drôle, mais plus méchant que drôle.

Il sectionnait en faisant mine de s’intéresser aux numérotations ferroviaires un nerf de viande qui lui résistait dans son assiette.

Agnès le voyait forcer sur son couteau ; puis le morceau céda, un jus rouge se répandit dans l’assiette, et Gille Montag, agglutinant un peu de purée au morceau de viande, mouilla l’ensemble dans le jus rouge et le mastiqua d’un air gourmand. Sa cravate mauve s’était tâchée de graisse, mais il ne s’en rendit pas compte.

Il poursuivait sa conversation avec Jean tout en mangeant.

Les autres riaient sans discontinuer.

Plus Jean parlait, et continuait à parler malgré le rôle de bouffon dans lequel il était confiné, plus ils s’écroulaient sur la table.

Agnès se disait, en regardant Jean glisser sur la planche pourrie qu’on le forçait à embrasser : « Tais-toi, mais tais-toi, tu ne comprends pas qu’ils se fichent de toi ?« , mais il ne comprenait pas, et continuait – ou alors il comprenait, mais ne savait pas comment s’en sortir sans se montrer insolent.

Agnès était la seule à ne pas rire.

Au bout d’un moment, l’associé s’interrompit.

Il y eut un silence glacial.

La table se figea, les yeux encore humides d’avoir trop rit.

« Agnès, vous ne riez pas« , dit Gilles Montag, ses couverts posés, en se tenant très droit et en regardant devant lui.

Tout le monde la dévisagea.

« Vous n’aimez pas la passion de Jean pour les trains ? » lui demanda-t-il d’un air faussement détaché. « Cela ne vous intéresse pas ? Ce n’est pas gentil pour Jean« .

Quelques-uns gloussèrent.

Agnès voulut voler au secours de Jean. Comme elle avait appris que Jean jouait assez bien de l’orgue, elle répondit :

« Jean joue aussi très bien de l’orgue.

« Ça force le respect, se dit-elle, ça va le calmer« .

-De l’orgue ? repartit l’autre – et Agnès sut immédiatement, au ton employé, qu’elle avait relancé la mise à mort.

Et en effet l’associé se déchaîna : de l’orgue, mais quel instrument original ! Vous allez donc dans les églises ? Voilà une passion intéressante ! Les passions sont toujours intéressantes ! Vous collectionnez les allumettes ?

Les autres devaient être soulagés de ne pas être la cible des sarcasmes du grand homme, et leur peur que leur tour ne vienne redoubla leur hilarité.

Ils en étaient au dessert.

La suite du repas se passa gaiement.

*

Quelques semaines plus tard, Jean fut convoqué et la fin de son contrat lui fut signifiée.

Il ne présentait pas le niveau requis par Montag & Associés.

Jean fit le tour des bureaux pour dire au revoir à chacun – comme il était encore en période d’essai, on ne le verrait plus d’ici huit jours. Il fit part aux uns et aux autres de son inquiétude de ne plus avoir de revenu. Il avait un loyer à payer, et ne savait pas s’il pourrait rester longtemps dans son appartement.

« Allez, tu vas vite retrouver quelque chose« , entendit-il une quinzaine de fois.

*

 

 

 

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