Au secours ! Au boulot, je côtoie un penseur complexe : comment ne pas se laisser noyer

Un lecteur, Brice*, nous écrit.

Il nous confie qu’il a du mal à établir des liens de confiance avec Gérard*, un membre de son équipe, auquel il doit demander de trancher certains sujets – car Gérard semble ne pas être en capacité de décider quoi que ce soit : ses recommandations sont peu claires, ménagent la chèvre et le chou, et ne permettent pas à l’équipe d’avancer.

« Que dois-je faire ? » nous demande Brice. « J’ai l’impression que mon collaborateur n’est pas fiable. »

Cher Brice, il est probable que votre collègue soit atteint du syndrome de la « pensée complexe. » Explications.

*Les prénoms ont été changés.

*

La contradiction est, pour un esprit rationnel, une chose à éviter.

Au décorateur d’intérieur qui vous dit : « Cette pièce sera jolie peinte en noir, mais elle sera aussi bien peinte en blanc », vous demanderez de choisir : vous conseille-t-il de mettre du noir ou du blanc ?

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Vous êtes déçu du résultat. Mais le décorateur, penseur complexe, vous l’avait bien dit : « Je vous conseille de tout cœur du noir, mais ce sera peut-être mieux en blanc ».

Cette volonté d’éviter la contradiction va de pair avec la prise de risque : si vous conseillez du noir, et qu’il s’avère que le blanc aurait été mieux, vous prenez le risque de vous tromper.

Elle est ainsi, enfin, indissociable de l’acceptation de sa propre responsabilité : j’ai conseillé noir, le blanc aurait été mieux, je suis responsable de mon erreur et je l’assume.

Cet enchaînement est nécessaire à la prise de décision.

Mais il existe un type de travailleur particulier : celui qui – alors que son rôle, son titre, lui commande de trancher – ne sait pas, ne veut pas, donner un avis ferme.

Le reconnaître devrait vous éviter quelques ennuis.

Ses phrases préférées

Dans son courrier, Brice nous indique que Gérard a quelques tics de langage, auxquels Brice n’a tout d’abord pas prêté attention.

Puis, à force de répétitions, Brice a fini par se poser des questions. C’est une très bonne chose, car l’exemple qui nous est fourni constitue un cas intéressant.

Mettez tous vos sens en alerte quand vous entendez, de façon répétée, une phrase contenant une chose et son contraire, avec des tournures comme :

  • « On ne peut pas exclure que… », comme dans : « Il fait beau, mais on ne peut pas exclure qu’il pleuve ».
  • « N’oublions pas… », dans une phrase du type : « Ton dossier est parfait, mais n’oublions pas qu’il manque la partie la plus importante ».
  • « Naturellement », employé par exemple dans : « Il ne faut pas sanctionner ces comportements, sans naturellement les laisser faire en toute impunité ».
  • « Mais en même temps… » : « Il ne faut rien concéder à la partie adverse, mais en même temps ne pas se braquer ».
  • « Ne pourrait-on pas aussi… » : « Il faut absolument s’en tenir à la solution B, mais ne pourrait-on pas aussi examiner la solution A ? »

Si vous croisez la route d’un travailleur qui utilise ce type de phrase de façon régulière, en vous faisant prendre une contradiction flagrante pour une position nuancée : méfiance.

Si un médecin vous disait : « Il faut opérer, tout en évitant l’intervention », vous iriez prudemment prendre un deuxième avis. Et vous auriez raison.

Le penseur complexe aime aussi compliquer les choses : il raffole d’expressions comme

  • appréhender la complexité du sujet
  • lister les nombreux paramètres à prendre en compte
  • gérer la comitologie
  • se pencher sur les modalités de traitement
  • apprécier la granularité d’un sujet
  • se mettre en mode projet

Bref, tout ce qui répond à la définition du bullshit d’entreprise, et qui donne une impression de complexité là où vous parlez de réparer une fuite d’eau, est comme un cadeau de Noël pour lui.

Ses conseils fétiches

D’après les témoignages reçus, l’adepte de la pensée complexe en entreprise n’est pas avare de conseils.

Il lancera ainsi :

  • « Il faut faire preuve de souplesse » (conseil avisé lorsqu’on soutient qu’il fait beau mais qu’il pleut aussi)
  • « Il ne faut pas être rigide » (la rigidité est ici confondue avec la clarté)
  • « Il ne faut pas être trop juridique » (phrase fétiche de celui qui trouve la loi un peu trop encombrante et dont la pensée à l’état brut est : « Je me fiche de violer les règles »)

Souplesse, adaptabilité : anguille.

Lorsque j’ai eu à faire à un consultant / conseiller qui a annoncé qu’il ne « fallait pas être trop juridique » alors que la loi ne permettait visiblement pas de mettre en œuvre la solution préconisée, je me suis dit qu’il était temps de changer de prestataire – tout en conservant cette même amitié, naturellement (vous voyez, la pensée complexe se pratique aisément).

Sa prudence légendaire

Le disciple de la pensée complexe n’est pas idiot.

Comme il ne brille pas forcément par ses compétences (sinon il aurait confiance dans ses jugements et prendrait le risque de conseiller clairement telle ou telle chose), il fait montre d’une prudence de bon aloi.

Il n’écrit que très peu.

L’homme complexe aime le dialogue. Pas parce qu’il aime le contact humain, mais parce que, comme le disent nos amis les Romains, verba volent, scripta manent (les paroles volent, les écrits restent).

Il doit s’engager ? Vite, il monte une « réunion ». Pas de trace écrite. C’est l’homme de la réunion, l’adepte des task forces, le fan des ateliers de travail, le chéri des consultants (car si on se trompe, on peut dire que c’est la faute du consultant).

On lui envoie un mail pour lui poser une question ? Aussitôt, une pirouette : « C’est un peu compliqué de répondre comme ça, je vous propose d’en rediscuter ».

Et, quand, acculé, il a dû émettre un jugement, il prendra soin de prendre une position et son contraire, et de conclure par un habile « On en reparlera » – signe que sa pensée, complexe, n’est pas définitive, mais toujours en évolution.

Ses atouts

L’ami de la pensée complexe finit, en règle générale, par être démasqué. Sa hiérarchie s’impatiente, lui demande de trancher, d’être plus clair.

Mais il a plus d’un tour dans son sac :

  • n’affirmant rien, il ne peut être pris en défaut d’avoir soutenu une position intenable. S’il a dit « il fait beau, mais on ne peut exclure qu’il pleuve », il aura raison à la fois s’il fait beau et s’il pleut.
  • il ne fâche personne
  • il laisse le soin à d’autres de prendre le risque de trancher, mais indiquera, lorsqu’une solution aura fait ses preuves, qu’il l’a toujours soutenue (évidemment, personne n’aura la bassesse de lui rappeler qu’il avait soutenu tout et son contraire)

Ainsi, telle l’anguille, il vadrouille de réorganisation en réorganisation, d’accord avec les partisans de la réduction des coûts comme avec ceux de l’augmentation des effectifs – jusqu’à un certain point.

Il ne pourra, en principe, pas prendre de poste à responsabilité, puisque vient un moment où l’on a besoin de gens qui tranchent, et s’engagent.

Mais, qui sait ? Il donnera peut-être un nouvel élan à sa carrière en se proposant comme plume d’un adversaire de Martine Aubry – qui avait courageusement combattu la pensée complexe par son fameux « Quand c’est flou c’est qu’y a un loup ».

La base théorique

D’où vient la « pensée complexe » ? A t-elle toujours existé ? Y a-t-il toujours eu des individus qui ne pouvaient s’exprimer qu’en disant une chose et son contraire, dans un magma verbeux prétentieux et incompréhensible ?

J’en avais relevé des exemples, auprès des hommes politiques.

La plume de Jacques Chirac avait ainsi recours à l’emploi de l’adverbe « naturellement » dans les discours. Ainsi, pour annoncer la reprise des essais nucléaires :

Naturellement, nous préférerions tous ne pas avoir à reprendre d’essais nucléaires. Malheureusement nous les avons arrêtés un peu trop tôt…

En une phrase, l’orateur se situe à la fois du côté de ceux qui sont contre (il préférerait ne pas avoir à reprendre ces essais) et du côté de ceux qui sont pour (il les reprend).

De même, le président actuel a beaucoup utilisé le « en même temps », comme dans ce discours sur la colonisation :

J’ai condamné toujours la colonisation comme un acte de barbarie. […] En même temps, il ne faut pas balayer tout ce passé.

Autrement dit : je suis contre la colonisation, c’est barbare, et en même temps il y a eu des choses bien.

Emmanuel Macron avait justifié ce tic du « en même temps » par une référence au philosophe Edgar Morin, qui a inventé l’idée de pensée complexe.

Cela pouvait donc venir de là.

Je me suis un peu penchée sur cette « pensée complexe« . Je dis « un peu » car je n’ai pas eu le courage de tout lire – et ma vision de l’œuvre d’Edgar Morin, pour globale qu’elle soit, risque d’être incomplète (jeu : sauras-tu reconnaître la pensée complexe dans cette phrase ?).

Au départ, cette appellation m’a surprise, car aucun philosophe n’a, à ma connaissance, jamais prétendu qu’il était « simple » de penser, ni que le réel était simple à comprendre.

Et puis, en creusant un peu, j’ai fini par me demander si le véritable combat du « penseur complexe » – peut-être issu d’une mauvaise compréhension de la pensée de notre philosophe ; peut-être pas – n’était pas mené contre la simplification mais contre… la clarté.

https://qqcitations.com/images-citations/citation-le-sujet-humain-est-egocentrique-dans-le-sens-ou-il-s-autoaffirme-en-se-mettant-au-centre-de-son-edgar-morin-152496.jpg
Mmmh, oui, bien sûr… Ça n’a pas grand sens – mais je n’ai pas dit que ça n’avait ni queue ni tête (pensée complexe)

Si je veux grossir le trait, je dirais que, faute de pouvoir aboutir à une vérité, le « penseur complexe » prétend que tout est compliqué, que rien n’est clair, et abreuve son lecteur de citation ésotériques – et même pédantes – en laissant le soin au lecteur, s’il se sent perdu, d’en déduire qu’il est trop bête pour appréhender la « pensée complexe« .

Allons plus loin : alors que la logique voudrait qu’on choisisse soit une chose, soit son contraire, le « penseur complexe » nous indique que ce choix est réducteur : vous pensez qu’il faut choisir entre froid et chaud ? C’est que vous rejetez la nuance, vous êtes manichéen. Le froid mène au chaud et le chaud mène au froid, voyons.

Or, en principe, la complexité n’implique pas la contradiction. Un raisonnement peut être complexe, n’ignorer aucune nuance, et filer droit vers un but.

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S’il existe des fans d’Edgar Morin, pourraient-ils m’indiquer comment voir dans ses tweets autre chose que (i) l’enfonçage de portes ouvertes ou (ii) qu’une illustration du concept de « serpent qui se mord la queue ?

Cher Brice, j’espère que ces quelques explications vous serviront à mieux situer la pensée de votre collaborateur. Vous êtes en droit de juger sa pensée confuse, peu élaborée et larvaire. Mais il peut vous répondre que vous ne comprenez pas les « nuances », que vous êtes « trop tranché« , et que vous manquez de « souplesse ».

Vous êtes alors en droit de changer d’interlocuteur – peut-être Gérard a-t-il atteint son seuil d’incompétence – sans naturellement reprendre ses dossiers à Gérard. Bon courage.

 

2 commentaires sur “Au secours ! Au boulot, je côtoie un penseur complexe : comment ne pas se laisser noyer

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