Pourquoi n’ont-ils rien dit ?

L’actualité porte Harvey Weinstein, producteur américain, fondateur de Miramax films, sur le devant de la scène.

Il est accusé, depuis un article du 5 octobre dernier du New-York Times, de multiples agressions sexuelles.

Le Time a fait sa Une sur lui : « Producteur, prédateur, paria ».

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Le Festival de Cannes, par la voix de Pierre Lescure, embraye dans un communiqué de presse :

Ces faits relèvent d’un comportement impardonnable qui ne peut susciter qu’une condamnation nette et sans appel. Notre pensée va aux victimes, à celles qui ont eu le courage de témoigner et à toutes les autres. Puisse cette affaire contribuer à dénoncer une nouvelle fois des pratiques graves et inacceptables. »

Antoine de Caunes est plus nuancé : il qualifie Weinstein de « gros porc puant« .

Il faut avouer que c’est tentant.

Weinstein ne m’est en rien sympathique – le milieu du cinéma dans lequel il a fait fortune ne m’attire pas ; il a commencé sa carrière en vendant des films pornos ; physiquement, ce n’est pas mon type – bref, je n’aimerais pas rester coincée avec lui dans un ascenseur.

Par ailleurs, j’ai suffisamment été confrontée, comme avocate, à des femmes victimes de comportements « réprimés par la loi » (restons pudiques) pour savoir combien il est difficile de porter plainte, de témoigner et de récolter des attestations de témoins – et donc pour comprendre les actrices qui dénoncent aujourd’hui ces comportements.

Mais il reste une chose que je ne comprends pas.

Pourquoi, dans certains cas, la présomption d’innocence est-elle un bouclier imparable, et pas dans d’autres ? Pourquoi, parfois, alors que le type est pris sur le vif une arme dans la main, la presse prend-elle grand soin de refuser les condamnations trop rapides, et nous abreuve-t-elle de périphrases du type « le présumé coupable », « le possible accusé », « la peut-être arme » ?

Pourquoi, dans d’autres, comme dans le cas Weinstein, ne prend-on pas ces précautions – et même : se vante-t-on de piétiner la présomption d’innocence ?

La couverture du Time parle de « prédateur« , et non de « présumé prédateur » – même si, j’en conviens, la formule serait ridicule, car le mot « prédateur » est à soi-seul une condamnation.

Le communiqué du Festival de Cannes parle de « Faits » – pas de « supposés faits« .

Alors soit le Time et Pierre Lescure (et combien d’autres) ont pu condamner avec empressement, sans autre preuve que des témoignages à charge.

Soit ils ont condamné avec des « preuves » parce qu’ils en avaient, parce qu’ils savaient depuis longtemps.

Et, dans ce cas : pourquoi n’ont-ils (je parle d’eux, pas des « présumées victimes ») pas parlé ? Pourquoi attendent-ils la curée ? Pour le New-York Times, il n’est pas inintéressant d’étudier les éléments de réponse.

Peut-être parce que dénoncer quand le type est puissant peut nuire à votre carrière.

Peut-être parce que dénoncer quand le type croule déjà sous les accusations vous donne sans risque pour votre carrière un brevet de « respect des femmes » – très recherché.

L’attitude digne aurait été de parler hier, quand Weinstein était au sommet, quitte à subir des pressions.

L’attitude digne, aujourd’hui, serait, pour la presse, de rapporter l’affaire avec plus de prudence, non pas forcément parce qu’on croit en l’innocence de Weinstein, mais parce que, coupable ou non, le type est par terre : c’est bon, on a compris, c’est un « porc ». Pourquoi en rajouter ?

J’aurais dit la même chose au temps de l’affaire Strauss-Kahn, au temps de l’affaire Fillon.

Je dirais même : plus l’accusé est répugnant, plus il est indéfendable, plus il est nécessaire de respecter cette présomption (ou alors elle ne sert à rien, ce qui est possible, et dans ce cas il faut la supprimer – ce sera plus cohérent).

Les formes prises par les médias aujourd’hui – internet qui permet d’afficher votre tête dans le monde entier, Twitter qui permet de livrer des phrases venimeuses et publiques tout en restant derrière son écran – permettent une telle violence que tout homme raisonné devrait pondérer son jugement dans ces circonstances – tout en allant alimenter, s’il le croit juste et dans la discrétion, le dossier judiciaire par son témoignage.

Comme ça, le jour où un lynchage public se sera avéré être une erreur, l’honneur sera sauf.

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Au temps de sa splendeur. Les médias avaient cru qu’il était moine chartreux.

 

 

 

 

 

 

 

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