Le mystère du délégué de classe (enfin) résolu

Depuis quelques temps, je suis, évolution professionnelle oblige, des cours de finance. Ayant passé quelques années en école de commerce, ce n’est à première vue pas très glorieux : ils s’agit d’une remise à niveau. Mais à cette époque, où j’aurais dû retenir pour toujours ce qu’étaient les discounted cash flows, je n’étais pas passionnée par la finance, parce que la finance parlait d’argent et que je ne trouvais pas ça très noble.

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Vous n’auriez pas plutôt des fleurs ?

Je ne vais pas vous parler de finance aujourd’hui, mais d’une découverte que j’ai faite, grâce à ces cours – ou plutôt de la résolution d’un mystère.

Longtemps je me suis demandé ce qui faisait qu’une personne pouvait être élue déléguée de classe – car il y a un profil type de délégué de classe, mes statistiques personnelles l’attestent. Je n’étais pas attirée par cette fonction, mais certaines personnes si, et certaines avaient le « profil ». Mais quel était ce profil ? Je veux dire : dans le bon sens du terme. Pas dans le sens « ce sont des fayots qui veulent qu’on s’intéresse à eux ».

Pourquoi est-ce que j’avais envie de voter pour une personne, et pas du tout pour une autre ? Je me souviens d’une fille, Marie-Anne, pour laquelle tout le monde avait envie de voter. Et elle était assez régulièrement élue. J’étais admirative de cette capacité à susciter l’enthousiasme. Il y en avait d’autres comme elle, dont j’ai oublié les noms.

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Pour lequel voter ?

En cherchant ce qui unissait ces personnes, je me disais que c’étaient des gens gentils, qui ne disaient pas trop de mal des autres, qui n’aimaient pas le conflit. Mais il restait un mystère, car en disant cela, je n’arrivais qu’à une juxtaposition de caractéristiques dont aucune ne pouvait englober toutes les autres. Or je cherchais LA caractéristique.

Ma vie est devenue un puits de recherche cérébrale quand une autre interrogation s’est ajoutée à la première : qu’est-ce qui fait qu’un professeur est bon ?

Il y avait des profs qui faisaient l’unanimité, d’autres qui divisaient.

Je me souviens d’une prof : tout le monde m’avait dit « elle est géniale », et moi je ne l’avais pas aimée du tout. Ou d’autres que j’aimais bien, mais qui provoquaient un rejet chez beaucoup de mes compagnons d’étude.

La plupart des profs expliquaient bien les choses. Pourtant, on pouvait être clair, cultivé, et ne pas être aimé. Être pédagogique était un pré-requis, mais ne suffisait pas : il y avait autre chose.

J’ai laissé ces deux mystères de côté en quittant le secondaire – d’autres mystères ont pris le relais.

Et arrive cette formation en finance, dispensée par un professeur de renom, référence dans son domaine.

Très vite, en l’écoutant, chacun se dit « Il est très bon ». Je me le suis dit aussi.

Au bout de quelques cours, alors que j’avais laissé de côté les deux mystères – n°1 : « Qu’est-ce qui fait qu’on est élu délégué de classe ? » et n°2 : « Qu’est-ce qui fait qu’on est un bon prof ? », ils sont réapparus dans ma mémoire, car j’étais en train de me demander : « Qu’est-ce qui fait que tout le monde trouve que ce type est bon ? » et non seulement ça mais : « Qu’est-ce qui fait que tout le monde a envie de chanter ses louanges? »

Car nous avons tous connu des gens indéniablement bons sur le plan de la technique – très bons en maths, très bons dans leur travail – et également très clairs, mais dont personne n’avait envie de dire du bien.

Mais ici, vous avez envie de dire du bien de la personne.

Quelle est la différence entre cette bienheureuse personne et son voisin très bon dont vous vous contenterez de concéder – sous-entendu : à contrecœur – qu’il est assez bon ?

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Mais pourquoi suscite-t-il tant d’enthousiasme ? Encore un grand mystère.

En regardant ce professeur répondre à une question que je trouvais un peu bête, j’ai trouvé ma réponse.

Ce professeur avait l’air d’aimer ses élèves.

Aimer, comment ? Il écoutait la question bête, attentivement, sans aucune manifestation de condescendance, puis y répondait, sans donner l’impression que son auteur était débile, et en apportant dans la réponse des éléments intéressants, qui ont transformé la question bête en question utile.

Il avait l’air de se dire : comment faire en sorte que la personne qui m’interroge apporte un élément utile à chacun ? Comment rendre sa question utile ? Et donc : comment rendre cette personne utile ?

Bien sûr, pour les questions posées pour la cinquième fois, il renvoyait au cours, mais sans aucun mépris, simplement en charriant gentiment les gens.

Dans son enseignement, chose rare, on pouvait sentir le souci de l’intérêt général : donne-t-il des cours pour satisfaire son orgueil ? Peut-être, je n’en sais rien, mais pas seulement : à un moment, il a dit, en citant une récompense obtenue par une banque française dans tel domaine, que cela était « bon pour la France ».

Sans doute se disait-il aussi que former des gens compétents en finance, en France, était aussi bon pour l’intérêt général (effectivement, mieux vaut pour l’économie avoir des financiers précis). Et donc que transmettre son savoir était une sorte de mission d’intérêt général.

Il avait donc l’air d’aimer ses élèves, et le monde qui l’entoure – en tout cas, l’air de vouloir améliorer ce monde, à son échelle, avec ses capacités. Je ne pense pas extrapoler beaucoup en disant cela.

Et, si j’extrapole, ce n’est pas grave, car cela m’a permis de comprendre que le point commun entre le délégué élu avec un large consentement et le professeur aimé par ses élèves était qu’ils aimaient les autres. Ils donnent l’impression de ne pas s’arrêter aux défauts de l’autre, de voir plus large que cela, de regarder au-delà du présent quand il faut se projeter dans l’avenir parce que le présent n’est pas glorieux.

J’espère que j’arrive à faire passer mon idée, car comprendre cela a été un éclaircissement pour moi. C’est peut-être une porte ouverte pour beaucoup. Mais j’ai l’impression d’avoir mis le doigt sur quelque chose de fondamental, que je n’avais pas si bien compris que cela auparavant.

Je savais qu’il fallait être gentil. Mais ce n’était pas une attitude générale. C’était ponctuel. par exemple, au boulot : tiens, je vais faire un compliment à untel.

Mais « aimer les autres », en tout cas ceux qui vous sont donnés comme entourage (des élèves pour un prof, une équipe pour un manager, un manager pour tout le monde sauf les n°1, une famille…), cela implique une attitude non pas ponctuelle, mais globale.

Sans rire, est-ce que vous vous êtes déjà dit : « Je dois aimer mon chef, comment faire ? » Moi, jamais.

Si j’avais un chef insupportable, au mieux de mon humanité, j’évitais de lui mettre des boules puantes sous sa chaise, et je me disais que j’étais bien bonne. Et je n’estimais pas que j’avais un devoir de l’aimer – et même si le chef était sympa, sans formuler clairement les choses, je l’aimais bien parce que lui était sympa. Le mouvement venait de son attitude à lui, pas de moi.

Et avez-vous déjà rencontré un manager qui avait l’air de se dire : « Je dois aimer mon équipe ? » – et qui, effectivement, avais l’air d’aimer chacun, avec plus ou moins d’affinités, mais d’aimer les gens ? Moi, en fait, oui, et d’ailleurs le type était incroyablement populaire.

C’est donc un renversement auquel je procède. Avant, j’aimais les gens parce qu’ils étaient gentils avec moi. Je ne les aimais pas parce que leur attitude me déplaisait. Je faisais porter sur leurs épaules à eux la nature de notre relation.

Maintenant, je me demande si le bon mouvement n’est pas inverse : je suis responsable de la nature de notre relation – en tout cas, je ne peux pas complètement m’exonérer de toute responsabilité. Oui, c’est une porte ouverte à écrire : mais à mettre en pratique, c’est autre chose, j’en suis sûre.

Alors, comment faire ? Voici quelques signes que j’ai pu collecter (et que je m’invite à imiter) :

  • le type qui aime les autres n’est jamais condescendant. Il a une sorte de neutralité dans sa relation aux autres – pas une indifférence, une neutralité – qui fait qu’il acceptera les façons d’être, les personnalités, en les prenant comme elles sont, avec leurs qualités et leurs défauts. Il sait que l’humanité est diverse et il la prend comme telle. D’ailleurs, quand on est vraiment bon dans son domaine, on n’a pas besoin d’être condescendant. Ceux qui se montrent condescendants ont encore des choses à prouver.

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    Un masque est un bon début pour afficher un visage neutre et bienveillant.
  • l’humour de celui qui aime les autres n’est pas blessant. J’ai connu un avocat qui était très drôle, vraiment très drôle, mais toujours au détriment de quelqu’un. Il pouvait faire rire une assemblée en prenant comme cible une personne de cette assemblée – et comme l’avocat était associé, la victime devait rire, elle aussi. Cela me mettait mal à l’aise, et pourtant, qu’est-ce qu’il était drôle. Mais personne ne l’aimait.

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    C’est plus drôle quand la victime rit aussi.

 

  • la personne qui aime les autres sait faire une chose intelligente d’une chose stupide. Une question débile lui est posée ? La plupart du temps, elle profitera de la question pour insérer un propos intelligent, profitable à tous, dans la réponse. Quand on atteint ce stade, on est au niveau 10 de la supériorité morale.
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Sansa se demande si Cersei est vraiment gentille. Sansa, ça c’est vraiment une question stupide.
  • cette personne souhaite que son travail, quel qu’il soit, soit profitable à plusieurs autres personnes. Elle doit expliquer quelque chose ? Elle le fera volontiers, heureuse de transmettre son savoir, en se disant qu’avoir une autre personne compétente est bon pour l’intérêt général. Au contraire, la personne qui n’aime pas les autres gardera les informations pour elle, en pensant se donner un avantage compétitif sur autrui, sans aucun souci de l’intérêt général.
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Il sait tirer à l’arbalète mais il gardera son savoir pour lui. Du coup, ça finira mal.
  • la personne qui aime les autres ne fait pas la tête. Sans être surexcitée, elle affiche une bonne humeur – comment dire ? neutre. En réunion, elle entrera en affichant un sourire, d’un air de dire : « Je suis content de vous retrouver  » (d’ailleurs, tiens, le prof de finance dont je vous parlais dit souvent : « Je suis heureux de vous retrouver »).
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« Je suis content de vous retrouver » : en voilà un qui a tout compris.

Il y a sans doute d’autres éléments à insérer. Si vous en voyez, n’hésitez pas à les indiquer.

Faire l’unanimité pour de bonnes raisons, c’est quand même une belle ambition, non ?

 

 

 

 

 

 

 

 

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