« Les femmes ont moins de leadership » : on en débat ?

Il y a quelques semaines, une entreprise du web licenciait l’un de ses salariés parce qu’il avait diffusé un texte dont la presse nous donne l’extrait suivant :

Les choix et les capacités des hommes et des femmes divergent, en grande partie, en raison de causes biologiques et (donc) ces différences peuvent expliquer pourquoi on n’a pas une représentation égale des femmes dans la tech et (dans les fonctions de) leadership.

L’entreprise a réagi, par la voix de l’un de ses responsables :

Un des aspects du message qui m’a le plus profondément troublé est son parti pris sous-jacent qui veut que des hommes ou des femmes ressentent ou agissent d’une certaine façon. Ce sont des stéréotypes et c’est nocif .

Le salarié a donc été invité à quitter l’entreprise.

Je n’ai pas lu le texte du salarié ; je ne connais pas le fond de l’affaire. Le salarié était-il déjà sur la sellette ? Est-il très futé de publier un texte allant contre les « valeurs » de son entreprise ? Le texte est-il honteux ou bien tourné ?

Ce n’est pas cela qui m’intéresse le plus.

Mais le fait suivant, du moins tel qu’il ressort des médias qui relatent l’affaire : quelqu’un a émis une opinion contraire à l’opinion dominante – en tout cas dans son entreprise – et a été sanctionné pour ce fait, voilà qui mérite réflexion.

Je rapprocherais cette anecdote du livre De la liberté, de John Stuart Mill. C’est le plaidoyer le plus convaincant que j’aie lu pour la liberté, non seulement de pensée, mais d’expression.

Je pense qu’on peut sans trop s’avancer dire qu’aucune société humaine un peu élaborée n’a jamais garanti une entière liberté d’expression. Interdire certaines paroles, ou opinions, fausses ou non, blasphématoires ou non, peut être une sorte de signe de reconnaissance entre hommes du même groupe: chez nous, on ne dit pas ça. Cela doit avoir pour fonction de souder les hommes de la même société entre eux, comme les règles de politesse – et par extension d’en exclure ceux qui ne respectent pas ces codes.

Et à l’échelle individuelle ?

Stuart Mill écrit :

Il est étonnant que les hommes admettent la validité des arguments en faveur de la libre discussion, mais qu’ils objectent dès qu’il s’agit de les « pousser jusqu’au bout », et cela sans savoir que si ces raisons ne sont pas bonnes pour un cas extrême, c’est qu’elles ne valent rien.

Souvent en effet, on justifie son rejet absolu d’une idée par le fait qu’elle dépasse les bornes. C’est bien pratique.

Si l’on admet qu’il est quasi-impossible qu’une société offre une liberté absolue d’expression, il me semble cependant possible et souhaitable, à l’échelle individuelle, d’accepter de débattre de toutes les opinions, surtout de celles qui nous choquent.

Si quelqu’un me soutient que les femmes sont inférieures aux hommes – opinion que je conteste et qui, en plus, est condamnée par la loi – que dois-je faire ?

Dois-je lui dire que je refuse de discuter avec lui parce que ses propos sont choquants ? Le dénoncer ?

Si j’écoute Stuart Mill, j’aurais au contraire tout intérêt à tenter de débattre avec cette personne.

1) Répondre à une opinion choquante permet d’affiner ses propres opinions

Reprenons l’exemple sur l’infériorité des femmes.

Si je tente le débat, je vais devoir énoncer des arguments pour convaincre mon interlocuteur.

En faisant cela, je vais devoir mettre ma propre pensée en ordre, et me demander pourquoi, au fond, je pense que les hommes et les femmes sont égaux.

D’une part je connaitrai mieux ma propre pensée, d’autre part je serai forcé de la clarifier.

En effet, si mon seul argument réside à dire que cette égalité est évidente, je ne vais pas convaincre grand monde. L’évidence ne marche que pour quelques idées assez limitées (« le soleil brille », « l’homme a besoin d’être aimé »…).

Première utilité : cela me force à réfléchir, à comprendre les fondements de ma propre opinion.

2) Débattre avec celui qui professe une énormité me donne une chance de le convaincre

Stuart Mill l’indique :

Si l’opinion est juste, on prive les hommes de l’occasion d’échanger l’erreur pour la vérité ; si elle est fausse, ils perdent un bénéfice presque aussi considérable une perception plus claire et une impression plus vive de la vérité que produit sa confrontation avec l’erreur.

Si je refuse d’échanger avec mon interlocuteur, je perds une occasion de le ramener à la raison (ou à ce que j’estime être la raison).

Une fois, un salarié m’a indiqué qu’il était normal qu’une femme ayant pris un congé parental voie sa carrière stagner jusqu’à la retraite.

Faut-il le sanctionner pour propos inadmissible ? On peut le faire. Mais, s’agissant de l’émission d’une opinion, et non d’un acte (ce salarié n’avait pas lui même tout fait pour empêcher une femme de progresser), il me semble plus intéressant de discuter.

Au passage, l’interdiction de certains propos me semble avoir un effet collatéral dommageable : si les gens sont prudents, ils taisent leurs opinions, et on ne sait pas ce qu’ils pensent.

Pour reprendre mon exemple : quel est l’intérêt d’avoir 90% de salariés qui sont convaincus qu’une femme est inférieure à un homme et qui n’auront pas l’occasion d’être démentis parce qu’ils sont trop intelligents pour faire état de leur pensée?

Encore une fois, je cite Stuart Mill, qui va même plus loin, en estimant qu’une telle censure risque d’affadir le débat et de détériorer la qualité de la pensée :

Notre intolérance, purement sociale, ne tue personne, n’extirpe aucune opinion, mais elle incite les hommes à déguiser les leurs et à ne rien entreprendre pour les diffuser (…) Un état de choses où les plus curieux des esprits jugent prudent de garder pour eux les principes généraux de leurs convictions, et où ils s’efforcent en public d’adapter autant que faire se peut leurs propres conclusions à des prémisses qu’ils nient intérieurement, un tel système cesse de produire ces caractères francs et hardis… qui ornaient autrefois le monde de la pensée.

3) Interdire de contester une idée finit précisément par menacer cette idée

Stuart Mill pense qu’une idée qui n’a pas le droit d’être débattue finit par perdre de sa force :

Dès qu’il n’y a plus d’ennemi en vue, maîtres et disciples s’endorment à leurs postes.

En effet, s’il y a une vérité officielle, qu’il est interdit de contester, à quoi bon défendre cette vérité ? Elle n’a nul besoin de défenseur. Elle finira par gentiment s’endormir. Cela peut sembler paradoxal, mais il y a sans doute une parcelle de bon sens à penser qu’une idée qui n’est pas remise en question perd de sa vigueur.

4) Enfin, ne soyons pas comme ceux qui bénéficient d’une trop grande déférence !

Les princes absolus, ou quiconque accoutumé à une déférence illimitée, éprouvent ordinairement cette entière confiance en leurs propres opinions sur presque tous les sujets.

Chacun a pu constater combien les personnes qui, par leur pouvoir, leur argent, leur place dans la société, avaient un petit cercle d’admirateurs déférents aimaient s’écouter parler – comme si elles vous faisaient une faveur en vous faisant bénéficier de leurs opinions.

Opinions que nul dans leur cercle n’ose contester.

Eh bien, nous dit Stuart Mill, ces personnes puissantes n’ont pas de chance : elles peuvent être persuadées d’une chose fausse, et personne n’osera les détromper – et cela pourra finir par leur coûter cher.

5) Afin d’être inébranlables, travaillez l’opinion adverse

Dernier conseil : pour Stuart Mill, le bon avocat étudie la cause de son adversaire avec « autant, sinon davantage, d’attention que la sienne propre ».

*

Qu’aurais-je fait à la place du patron de Google ? Je n’en sais rien ; mais je sais que si j’avais dû licencier ce salarié, cela m’aurait travaillée.

Peut-être aurais-je invité l’auteur du texte, qui visiblement aime la polémique, à en débattre avec un représentant de l’entreprise, une femme, à laquelle il aurait dû expliquer pourquoi elle avait probablement un moins bon leadership qu’un homme.

 

 

 

 

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