Réflexions

Russie, Syrie, Chine : une conférence de Renaud Girard

L’élection présidentielle peut être l’occasion de se mettre un peu à jour des questions de politique étrangère.

J’ai trouvé sur Youtube une passionnante conférence donnée en 2014 par Renaud Girard, reporter de guerre au Figaro.

En une heure, on comprend beaucoup mieux ce qui se passe en Russie, en Syrie, en Chine. C’est parfois critique de la politique menée par la France, mais cela permet de prendre du recul.

J’essaie de faire un résumé des propos de R. Girard : je mets les liens Wikipédia quand c’est utile. J’écris parfois « selon renaud Girard » ; en réalité cela devrait être mis à chaque fois car il ne s’agit jamais de mes opinions, mais d’une simple retranscription des propos du conférencier.

*

En 1991, après la libération du Koweit, George H. Bush parle d’un « nouvel ordre mondial » régulé par l’ONU.

On créé alors le concept de « communauté internationale« .

Selon R. Girard, chaque pays est prié de se plier aux décisions de cette « communauté » – ce que n’ont pas fait les Serbes, qui n’avaient pas compris que l’éclatement de la Yougoslavie en ethnies différentes (Croates et Serbes) était conforme au « nouvel ordre », mais pas celui de la Bosnie entre ces deux mêmes ethnies (lecture d’un livre sur la Serbie ici).

Ce « nouvel ordre » a aujourd’hui volé en éclats, car les frontières issues de la Guerre Froide sont remises en cause par 3 événements :

  • la crise ukrainienne (remise en cause des frontières issues de la conférence d’Helsinki en 1975) ;
  • la radicalisation de l’islam sunnite (remise en cause des frontières issues de l’accord Sykes-Picot de 1916 et celles issues de la décolonisation en Afrique, reconnues à la conférence du Caire de l’Organisation de l’Unité Africaine en 1964) ;
  • la croissance exponentielle des ambitions maritimes de la Chine.

La crise ukrainienne ou le dilettantisme des Européens

La Russie avait confirmé, avec les grandes puissances, les frontières ukrainiennes lors du mémorandum de Budapest en 1974, en échange de quoi l’Ukraine se dénucléarisait.

Ce bouleversement des frontières a fait 3 perdants :

  • l’Ukraine (son économie a besoin de la Russie) ;
  • la Russie (qui perd tous ses investisseurs et souffre des sanctions + sera en position de faiblesse par rapport à son « pseudo-allié » chinois – la Chine qui aura peut-être un jour des appétits sur la Sibérie) ;
  • la France : les États-Unis ont fait pression pour qu’on ne livre pas les Mistral. Renaud Girard déplore cette décision (à 15 minutes dans la vidéo).

Les gagnants sont :

  • les États-Unis, qui ont de toute manière très peu de commerce avec la Russie ;
  • la Chine.

R. Girard estime que les dirigeants européens ont été dépassés par cette crise ukrainienne.

La rue avait chassé le président pro-russe Ianoukovytch. Les Occidentaux s’en réjouissaient, mais 6 jours plus tard Poutine annexait la Crimée.

10 février : sommet franco-allemand. Il y avait des tueries dans la rue, mais la décision franco-allemande d’envoyer leurs ministres (Fabius et Steinmeier, plus le Polonais Sikorski) sur place met fin aux troubles.

Les négociations commencent. Le soir du jeudi 20 février, sans que personne comprenne pourquoi, L. Fabius quitte les négociations pour se rendre en Chine.

Le vendredi matin, un accord « brillant » est trouvé entre Ianoukovytch et les leaders de l’opposition : retour à la Constitution de 2004 ; gouvernement d’union nationale ; élections anticipées pour faire partir Ianoukovytch.

L’accord est accepté et signé.

Malheureusement, « c’est le week-end », les Européens… décident de s’en aller – alors que, selon R. Girard, ils auraient dû rester sur place pour vérifier que cet accord était respecté (après la guerre du Kippour, Kissinger était resté 3 semaines sur place).

A peine les Européens partis, les signataires opposants présentent l’accord à Maidan. Ils sont hués. Ils renient leur accord – alors que Maidan ne représentait pas toute l’Ukraine : Ianoukovytch avait été légitimement élu. Ianoukovytch prend peur : il fuit vers l’Est.

Le Parlement de Kiev prend alors une loi « scélérate » : ils abandonnent le statut du russe comme deuxième langue officielle de l’Ukraine.

Selon Girard, les Européens auraient dû faire signer l’accord à Poutine sur le champ en lui disant : 1) Sébastopol est à toi pour ta flotte ; 2) le russe reste langue officielle en Ukraine ; 3) l’OTAN ne s’installe pas en Ukraine.

Poutine aurait très vraisemblablement signé et n’aurait pas annexé la Crimée.

3 erreurs ont été commises :

  • on a sous-estimé notre rival (Poutine) en pensant qu’il était accaparé par les JO de Sootchi et qu’il ne s’intéresserait pas à l’Ukraine ;
  • on a voulu humilier le rival (la Russie) : F. Hollande ne s’est pas déplacé à la cérémonie d’ouverture des JO ; à ceux qui disent « et les droits de l’Homme ? » R. Girard répond : au même moment, F. Hollande se rendait en Arabie Saoudite ;
  • on n’a pas anticipé les réactions de notre rival (la Russie), alors qu’il était connu que la Russie se sentait le droit d’intervenir comme protectrice des minorités russophones ;
  • on a oublié que Kohl avait promis à Gorbatchev que l’OTAN ne s’étendrait jamais aux frontières de la Russie.

La crise syrienne ou la confusion entre « ennemi principal » et « adversaire idéologique »

Renaud Girard part du principe qu’il existe bien un « clash des civilisations ».

Les mouvements de type Daesh se moquent des frontières et veulent les effacer. C’est inédit depuis la défaite des Ottomans devant Vienne en 1688.

Nous n’avons pas tiré les leçons du fait que Daesh était notre « ennemi principal ».

Pour R. Girard, la Syrie, la Russie, peuvent être des adversaires idéologiques (on ne pense pas comme eux) mais ils ne sont pas des ennemis (ils ne tuent pas des Français).

On aurait dû, comme avant la Seconde Guerre Mondiale, établir une « alliance de revers » avec la Russie, qui était un adversaire idéologique – au contraire de l’Allemagne puisque Hitler, dans Mein Kampf, indique qu’il veut casser la France.

Les dictateurs arabes ne sont pas les « ennemis principaux de la France ». Ils peuvent le devenir, comme Nasser en 1956, mais El Assad n’est pas notre ennemi principal : ce ne sont pas les Syriens qui commettent des attentats sur notre sol (a contrario, c’est quand Hafez El-Assad a fait assassiner l’ambassadeur de France au Liban Louis Delamarre en 1981 qu’il aurait fallu réagir ; ou bien quand, en 1989, les Syriens ont fait bombarder des quartiers chrétiens).

Le fait que le gouvernement syriens gouverne mal ou cruellement n’en fait pas notre ennemi principal.

De plus, nous n’avons pas d’alternative à Bachar El-Assad.

La coalition syrienne est « une farce » ; les armes que nous leur avons livrées ont été données à Daesh… Le New York Times a d’ailleurs publié le témoignage d’un otage d’AQMI indiquant que l’Armée syrienne libre est sur la même ligne idéologique que Daesh.

Pour R. Girard, la lutte en Syrie est entre les baasistes laïques et les frères musulmans. Michel Seurat avait indiqué que, dans les années 80, lorsque Hafez El Assad préparait une nouvelle Constitution, les Frères musulmans avaient déjà demandé une Constitution islamiste. C’est pour donner des gages à ces derniers que Hafez El Assad avait accepté que le président syrien doive être un musulman.

Renaud Girard continue : « Malheureusement, notre diplomatie syrienne a été conduite avec un mélange d’ignorance historique… par un manichéisme politique (il y a les bons et il y a les méchants) et par du wishfull thinking diplomatique ; « on veut bien qu’il y ait un accord de gouvernement, mais il faut que BEA quitte le pouvoir. Ça n’a pas la moindre once de réalisme ! » Le départ de Bachar El Assad n’aurait pu avoir lieu qu’une fois une solution pérenne trouvée, une fois certains que les alaouites, minorité de Bachar El Assad, ne feraient pas l’objet d’un génocide. Ignorance aussi lorsqu’on a décidé de ne pas associer l’Iran aux conférences.

La Chine

C’est quand la Chine est devenue puissante qu’elle a éprouvé le besoin de s’affirmer comme principale puissance en Asie : cela ne l’intéresse pas d’être une puissance mondiale.

La Chine considère que les États-Unis n’ont rien à faire en Asie.

Or, contrairement à ce que prévoyait Huntington, qui pensait que le Japon serait une puissance « suiviste » et se plierait aux volontés de la Chine, les Japonais n’ont pas voulu se soumettre aux Chinois – et les Chinois voient le Japon comme un « porte avion américains », mais comme il décline économiquement, pour marquer leur puissance retrouvée, les Chinois ont pris le prétexte de ces Iles Senkaku pour imposer leur vision de l’Asie.

Les Chinois ont-ils fait le bon choix ? Ils ont réussi à liguer tous les pays asiatiques contre eux, à décider les Américains à remettre des bases aux Philippines… Mais les Chinois soutiennent aussi le développement de l’Asie par des prêts et une expansion, appelée « la route maritime de la soie » : ils ont un port au Pirée, par exemple, concluent des accords… et développent leur marine de guerre.

Si la tension continuent en Ukraine, on dit que Russes et Chinois envisageaient de faire des manœuvres navales communes en Méditerranée.

Conclusion : que doit faire la France ?

Être plus prudente dans ses interventions extérieures. En ce moment, on essaie de calmer le chaos créé par l’invasion de l’Irak en 2003.

Après la défaite de l’Empire Ottoman, les Européens se sont partagé les restes de cet empire.

Mais après la Seconde Guerre Mondiale, les Européens ont décidé de décoloniser les territoires qu’ils avaient occupés. par exemple, les Français, après avoir passé 26 ans à essayer d’imposer la démocratie en Syrie (y compris par des bombardements, décidés par des gouvernements de gauche, en 1925 et 1945, dans les quartiers de Damas hostiles à la démocratie), partent en avril 1946. La Syrie est livrée à des coups d’État militaires avant que la famille Assad ne prenne le pouvoir.

Nous avons fait chuter nombre de ces dictatures au nom du droit d’ingérence.

la question est : ce « sans-frontiérisme » n’est-il pas un retour de la pulsion coloniale ?

Pourquoi les Anglais, qui ont quitté le Soudan en 1946, qui ont accepté que le Soudan devienne indépendant, ré interviennent-ils quand le Soudan met à sa tête le général Béchir ? Si les Anglais voulaient maintenir la paix au Soudan, il fallait y rester !

Tout cela donne l’impression que les Européens veulent revenir dans leurs anciennes colonies.

Il faut poser 4 conditions à nos interventions extérieures :

  1. le droit international est-il respecté ? (cela n’a pas été le cas en 1999 pour la Serbie et en 2003 pour l’Irak) ;
  2. avons-nous une solution alternative crédible pour remplacer le pouvoir local ? Avait-on quelqu’un à mettre à la place de Khadafi ? Il y a pire que la dictature, il y a l’anarchie. Et il y a pire que l’anarchie : il y a la guerre civile. La Libye aujourd’hui se dirige vers la guerre civile.
  3. est-on sûr qu’on va améliorer le sort des populations civiles ?
  4. défend-on réellement nos intérêts ? (= éviter qu’on ne parte en guerre pour que les dirigeants puissent flatter leur égo). Nos présidents sont aussi comptables des intérêts de ceux qui les ont mis à l’Élysée : les contribuables. En Libye, où sont les intérêts français ? La population vivait normalement. Khadafi nous avait rendu des services :
    1. il avait rendu ses armes nucléaires ;
    2. il combattait les islamistes (sous lui, le Sahel n’était pas un sanctuaire à islamistes. Aujourd’hui c’est tellement infesté que Le Drian a voulu qu’on intervienne en Libye pour corriger le chaos que nous avons crée) ;
    3. il empêchait l’immigration illégale subsaharienne en contrôlant la Méditerranée.

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