Réflexions

De Macron au Pont sur la Drina

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Ivo Andric (1892-1975)

Hier les résultats du premier tour ont remis sur le devant de la scène un terme souvent accolé au programme d’Emmanuel Macron : « progressiste ».

Il y a quelques années, étudiante, j’avais planché en philosophie sur le sujet suivant : « peut-on penser l’histoire comme un progrès ? ». La réponse (oui), semblait évidente, non seulement sur le plan technique, médical, mais aussi sur le plan du développement humain.

Le corrigé indiquait d’ailleurs que oui, on peut penser l’histoire comme un progrès, pas un progrès linéaire certes (certains événements historiques empêchent cet optimisme), mais une ligne globalement ascendante malgré des périodes de recul.

Le mot « progrès » n’ayant qu’une connotation positive, il vient difficilement à l’idée d’en critiquer l’idée. Les penseurs critiques vis-à-vis de cette notion sont souvent réduits au rang d’originaux peu réalistes (un peu comme s’ils disaient : « le bonheur n’est pas forcément un bien »).

Je relierais volontiers cette foi dans le progrès à une lecture récente : celle du Pont sur la Drina, d’Ivo Andric, écrit en 1949 et qui a valu à son auteur le prix Nobel de littérature en 1961.

L’auteur raconte l’histoire de la ville de Visegrad, située sur la Drina : le roman débute vers 1570, avec la construction du pont sur ordre du vizir turc Sokollu Mehmet Pacha – dans des conditions effroyables pour les hommes réquisitionnés pour ces travaux.

Il se termine au début de la première guerre mondiale – sur la persécution de Serbes, entraînée par l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand par le Serbe Gavrilo Prinzip.

Les événements constituant l’arrière plan historique du roman ne sont pas précisément mentionnés. Le lecteur comprend simplement que la région est sous domination turque, puis, au XIXe siècle, sous domination autrichienne.

Les Serbes sont en effet sous domination ottomane de 1389 (date de la bataille de Kosovo Polje, qui vit s’affronter ottomans et coalition de princes chrétiens) à 1804 (date du premier soulèvement serbe contre les Turcs).
C’est avec l’intervention de la Russie, protectrice des minorités chrétiennes, lors de la guerre russo-turque de 1876, que le royaume de Serbie devient indépendant, à la suite du Congrès de Berlin (1878). Mais les puissances occidentales souhaitant établir un contrepoids à l’influence de la Russie dans la région, 1878 marque aussi le début de l’occupation de cette dernière par l’empire austro-hongrois.

Ce roman peut se lire comme une succession de petites histoires, puisque l’auteur traverse les siècles en racontant un événement ou une anecdote qui se sont produits à un moment donné.

On commence ainsi avec l’histoire de Radisav, le petit paysan qui, usé comme ses congénères travailleurs par les méthodes cruelles d’Abidaga, envoyé du sultan chargé de surveiller la construction du pont, décide de saboter cette dernière en détruisant la nuit une partie du travail accompli le jour, et finit par être découvert, torturé puis empalé sur ordre d’Abidaga.

On suit par la suite Milan Glasincanin, joueur possédé par sa passion qui, après avoir perdu tous ses biens face à un étranger, finit par accepter de tenter de tous les récupérer – mais contre sa vie, puisque, s’il perd son ultime partie, l’étranger lui demande de sauter dans la Drina.

Parmi d’autres histoires, on peut aussi citer Fata, la très belle jeune fille convoitée par tous, qui finit par être accordée par son père en mariage à un jeune homme, alors qu’elle ne le souhaite pas.

Cet enchaînement de contes rend le livre assez facile à lire.

On peut s’en tenir à ce niveau de lecture, mais il est aussi possible d’essayer de comprendre ce que l’auteur a voulu dire à travers cette succession d’histoires.

Certains critiques ont vu dans Le Pont sur la Drina un roman intéressant de part la description de la cohabitation entre chrétiens, musulmans et juifs.

Les trois religions cohabitent effectivement plutôt harmonieusement tout au long du livre – les hommes se réunissent pour discuter au milieu du pont, à un endroit appelé « kapia ».

A la fin, les Serbes, chrétiens, se trouvent être l’objet d’une répression par les Autrichiens car c’est un Serbe qui a assassiné l’archiduc François-Ferdinand. Le début de la guerre marque ainsi une séparation entre les religions (« Ils ne passaient pas de longues heures heures ensemble, pour trouver, comme jadis, une consolation et un soulagement dans la conversation. Les musulmans étaient dans des foyers musulmans, et les Serbes, comme des pestiférés, dans les foyers serbes« , p. 341) – et cette séparation est nouvelle.

Mais cet aspect me semble plus la conséquence d’un autre élément que le sujet central du livre.

L’élément qui vient perturber la vie des habitants de Visegrad peut-être vu, avec l’arrivée des Autrichiens, comme l’importation de la notion de progrès.

Les Autrichiens arrivent à la fin du XIXe siècle.

A ce moment a lieu une scène assez intéressante : un musulman, Ali hodja, soutient à un autre personnage, Osman efendi, qu’il est inutile de résister à l’occupant.

Osman efendi traite Ali hodja de traître.

En fait, celui-ci apparaît simplement pragmatique : la résistance est vouée à l’échec – mais Ali hodja ne se réjouit pas pour autant de l’arrivée des Autrichiens : il « était accablé et amer comme seul pouvait l’être un musulman fervent qui voyait inexorablement approcher une force étrangère qui ne laisserait aucune chance de subsister bien longtemps au monde islamique et à ses lois séculaires » (p. 131). On devine que la sympathie de l’auteur va à Ali hodja.

Les va-t-en guerre, exaspérés par ses propos, finissent par lui clouer l’oreille sur le pont.

Ali hodja, cloué sur le pont, est donc le premier à voir entrer les occupants dans la ville. Bien que ceux-ci ne soient pas agressifs, il pense : « A quoi  bon ce tintamarre puisque les temps étaient venus où l’homme allait à sa perte sans pouvoir ni mourir ni vivre, mais en pourrissant comme un poteau dans la terre, en appartenant à tous sauf à lui-même« .

Cette phrase me semble importante ; elle indique un changement capital dans la vie des habitants de Visegrad.

La scène d’après décrit l’attente des représentants des religions, dont un pope, un rabbin, et le directeur de la medersa, pour accueillir le commandant autrichien sur la kapia.

Ces « représentants de la foi » appréhendent le premier contact avec l’occupant : ils ne savent pas s’ils ne risquent pas leur vie. En fait, le colonel autrichien qui entendra le discours du pope lui manifeste une indifférence agacée ; il se contrefiche des représentants des religions.

C’est avec la construction du chemin de fer par les Autrichiens, près du pont, à la fin du roman, que le rôle du progrès devient plus sensible.

On retrouve Ali hodja – l’un des rares musulmans à n’avoir adopté aucune des mœurs de l’occupant, et l’on comprend qu’une fissure s’est formée entre les « anciennes mœurs », reposant sur le respect des traditions et de sa religion, et les « nouvelles », importées, qui n’attachent aucune importance à ces habitudes.

Les anciennes mœurs suivent les étapes de la vie des hommes, et sont centrées sur ce dernier. Les nouvelles préfèrent les concepts abstraits.

« Jusqu’à présent les habitants de Visegrad s’étaient occupés exclusivement de ce qui leur était proche et familier, de gagner leur pain (…) de choses en somme qui ne concernaient que leur famille ou leur quartier (…) sans beaucoup penser à l’avenir (…). Désormais, dans les conversations, on abordait de plus en plus les questions soulevées par d’autres, quelque part, au loin, au-delà de cet horizon » (p. 249).

Époque oblige, la notion de socialisme surgit. Désormais, sur la kapia, les conversations sont « incompréhensibles ». Elles comprennent de « grands mots flous : liberté, avenir, histoire, science, gloire, grandeur » (p. 304).

Ces discussions sur des concepts abstraits ne sont pas, pour le narrateur, une bonne chose.

« Il y en avait beaucoup, surtout parmi les jeunes, les pauvres et les désœuvrés, qui voyaient dans tout cela des indices répondant à des besoins intérieurs qu’ils avaient jusque là tus ou réprimés, susceptibles d’apporter à leurs vies ce quelque chose de grand et d’exaltant qui leur avait toujours manqué » (p. 250).

« Chacun d »eux avait l’impression que quelque chose se dénouait en lui, que son horizon s’élargissait, que ses pensées se libéraient… En un mot il leur semblait que leur vie devenait moins étriquée… Ils pouvaient avoir une impression illusoire mais exaltante d’espace et de puissance« .

Évidemment, internet n’existait pas à l’époque, mais cette phrase « En un mot il leur semblait que leur vie devenait moins étriquée… Ils pouvaient avoir une impression illusoire mais exaltante d’espace et de puissance » fait penser au succès de Facebook, de Twitter, des blogs, qui repose aussi en partie sur cette impression « illusoire mais exaltante » – l’impression d’être au cœur de l’actualité, une actualité plus large que la vie quotidienne, de savoir ce que font les puissants, d’en être proche.

Autre phrase révélatrice : il semble aux habitants de Visegrad « que les limites de l’illicite et de l’impossible reculaient« .

J’ai déjà indiqué la réflexion sur les limites que devrait provoquer la société contemporaine : on retrouve justement ce terme dans le roman. Ce n’est sans doute pas un hasard.

Ce progrès (connaissance de ce qui se passe à l’extérieur, construction d’une ligne de chemin de fer, apport d’eau potable) s’accompagne d’une « action et d’une pression grandissante des autorités, tout d’abord civiles puis militaires« . Tiens, se dit-on : l’auteur semble indiquer que ces progrès techniques et l’ouverture sur le monde s’accompagnent nécessairement d’une plus grande surveillance de la population.

Auparavant, « on tenait compte de ce que faisait chacun et de la façon dont il se comportait ; désormais on posait des questions sur ce que les gens pensaient et sur ce qu’ils disaient« .

Autrement dit : auparavant, la curiosité envers autrui était plus un intérêt pour sa vie et sa personne ; désormais elle tend vers l’inquisition. Les renseignements se développent. Les étrangers suspects sont expulsés.

Enfin, l’introduction du chemin de fer semble accélérer le cours des événements : « les gens de la ville ne le remarquaient même pas« , mais « on s’habituait à l’agitation et à l’effervescence, les nouvelles sensationnelles n’étaient plus une rareté ou une exception, lais une nourriture quotidienne et un véritable besoin« .

Est- ce que cela ne rappelle pas, aussi, notre dépendance à l’actualité, aux alertes reçues sur les portables?

Dans le roman, un étudiant, Stikovic, incarne cette nouvelle époque : il séduit une jeune institutrice mais la laisse rapidement tomber ; incapable d’aimer autre chose que sa « vanité », selon son rival éconduit Glasicanin, il est décrit par ce dernier comme un « monstre » – et est flatté de cette description parce qu’elle le distingue comme un être à part (p. 295).

Cette lecture centrée sur une critique du progrès est-elle fidèle à l’intention de l’auteur ?

Je ne sais pas, mais les mentions sur les effets du progrès sont suffisamment nombreuses dans cette œuvre pour nous permettre une analyse critique de ce que nous considérons machinalement comme des progrès.

Les personnages du roman parlent à la fin avec des concepts plus larges ; leur connaissance du monde dépasse celle de leur ville ; grâce à l’eau potable, au gaz, ils vivent plus longtemps ; leur vie devient centrée sur l’économie ; c’est le règne des ingénieurs qui vont « détruire, construire, creuser ou changer quelque chose« . Le mouvement perpétuel remplace l’écoulement immuable des choses.

Est-ce que ces gens ne perdent pas en densité humaine ce qu’ils ont gagné en élargissement de leurs connaissances, en améliorations matérielles ? A l’heure où on se réjouit d’être simplement « en marche » ou « progressiste », sans qu’une direction soit clairement fixée et alors que seule la dimension économique d’un pays semble selon les discours pouvoir assurer le bonheur des gens, la question mérite d’être posée.

Emir Kusturica a le projet d’adapter cette œuvre au cinéma.

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