Un livre : « Les visages pâles »

Le problème avec les critiques, c’est qu’ils ne paient pas : ils ne paient pas les livres qu’ils doivent lire, ni les places des films qu’ils doivent regarder, ni celles des pièces auxquelles ils doivent assister.

Cela semble les rendre parfois indulgents avec des œuvres décevantes, ou tout simplement pas très bonnes.

J’ai lu « Les visages pâles » de S. Bied-Charreton (Stock), dont les critiques à la dernière rentrée littéraire ont été plutôt bonnes. Ce n’est pas que c’est mauvais : je me suis ennuyée. Je n’ai pas terminé le livre – peut-être que cela devient génial à la fin.

Un père héritier d’une famille qui a fait fortune dans la brosse à dent décide, à la mort de son propre père, de vendre la propriété familiale. Ses trois enfants, Hortense, Alexandre et Lucile, ne veulent pas que la propriété soit vendue.

Le père, comme sa fille Hortense, s’inscrit dans le courant politique de la « droite mondialiste ». La mère, comme son fils Alexandre, s’inscrit dans le courant de la « droite conservatrice ». Le roman décrit, en gros, l’opposition entre les deux.

Les personnages sont des types (Lucile la graphiste sympathique qui s’ennuie en open-space ; Hortense la mère de famille à start-up ; Alexandre, le jeune qui fait les Manifs pour Tous avec sa mère).

L’ensemble est très descriptif ; c’est un roman psychologique. Je n’ai rien contre – j’aime beaucoup Proust. Mais ici, l’absence d’intrigue a fini par me lasser. Les micro-actions servent de prétexte à de longs, très longs retours en arrière pour étudier le passé des personnages. Quand le personnage de Lucile entre en scène, retour sur l’histoire de sa vie (« Lucile avait aimé l’histoire des papillons… Où commençait l’histoire de sa vie ? » p.67). Sept pages.

Quand Chantal, la mère, décide d’aller aux Manifs pour tous, hop, retour dans le passé : « Elle en avait fait du chemin, depuis sa folle adolescence… » (p. 84) Deux pages.

Quand Lucile et Charles prennent un verre, bam, retour sur la vie de Charles. On a envie que ça avance, mais non : l’auteur veut nous vendre sa came, ses réflexions sur le monde.

C’est le deuxième reproche que je forme à l’encontre de ce livre : on sent trop la présence de l’auteur. Elle prend prétexte du texte pour nous faire part de son avis sur les choses, notamment dans les pages de retours en arrière, et ça se sent beaucoup.

Le père de famille est un soixante-huitard jouisseur et matérialiste : il a « S’enrichir magazine » sur sa table basse. Il a un jacuzzi. Il ne comprend pas qu’on préfère « le passé aux promesses de l’avenir ». Il a une petite amie depuis deux jours. Si le lecteur n’a pas compris qu’on avait un nouveau riche qui n’en a rien à faire des valeurs, une phrase nous l’indique : « il n’en avait rien à faire des reliquats de la mémoire ».

Le mari de la start-uppeuse, Hubert, travaille beaucoup et éduque mal ses enfants : « Hubert appela son fils plusieurs fois pour qu’il mette son manteau. Celui-ci refusa. Son père tenta alors de lui expliquer pourquoi il fallait enfiler son manteau : si l’on doit sortir, c’est mieux. Léon se mit à crier ». Léon aurait pu s’appeler Oscar ou Lucien : on a compris que l’auteur trouve que les bobos du 10e arrondissement ont des enfants mal élevés et ont du mal avec l’autorité.

Le fils Alexandre qui fait les Manifs pour Tous se « découvre une conscience politique » à cette occasion. Il n’aime pas Jack Lang mais va aux fêtes de la musique, et est un peu gêné parce que, est-ce que ce n’est pas un peu contradictoire ? Il a des chaussures bateau, ce qui le distingue des « identitaires », qui manifestent aussi mais sont issus de milieux moins riches que ceux qui ont des chaussures bateau. Bon. Est-ce que l’auteur, qui est journaliste à Valeurs Actuelles, veut nous montrer qu’elle connaît bien ce milieu, mais qu’elle n’est pas aussi caricaturale que lui ?

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Manifestant pour tous en chaussures bateau

Les parents issus de mai 68, les enfants plus conservateurs, la perte des valeurs : c’est le thème du roman. J’ai un peu l’impression d’avoir entendu ces analyses cent fois, dans les débats entre Eric Zemmour et Nicolas Domenach ou ailleurs.

Ce n’est pas que le constat ne soit pas juste, mais on a l’impression que le roman cherche à ne rien oublier des caractéristiques de chaque type, pour tout recenser et établir, selon la formule consacrée, « la grande fresque » d’une époque.

Pour autant, certains passages, comme l’histoire entre Charles et Lucile, se lisent avec plaisir. Mais ça n’a pas suffi à retenir mon attention.

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