Comment débattre à 11

Les commentaires ont été sévères sur le débat entre les 11 candidats à la présidentielle : brouillon, pas assez de fond… Étant donné les contraintes – faire parler onze personnes dans un temps réduit – je l’ai trouvé, au contraire, très bien mené.

Ruth Elkrief et Laurence Ferrari ont su couper les candidats quand ils étaient trop longs, varier la forme des questions et se montrer assez impartiales entre les candidats. On a critiqué le fait que les candidats s’interpelaient ; mais cela mettait de la vie dans l’émission. On a regretté que le fond ne soit pas assez abordé ; mais je trouve que ce n’était pas vraiment le lieu : pour le fond, il faut lire les programmes ou écouter les émissions où les candidats parlent seuls. Il est évident qu’il est impossible de creuser les sujets en quelques heures avec un tel nombre de participants.

Ce qu’on a pu voir, et c’est aussi essentiel pour pouvoir juger un candidat à la présidentielle, c’est la forme. Le candidat s’exprime-t-il bien ? Arrive-t-il à être clair en une minute ? Est-il agressif ? Est-il à l’aise dans l’exercice ? Lui qui devra négocier avec des chefs d’Etat comme Vladimir Poutine, fait-il preuve d’autorité ?

Chacun aura son appréciation de la chose. Voici quelques réflexions sur les prestations des uns et des autres, par ordre alphabétique, sans trop de jugement sur le fond – qui de toute manière n’était pas pour moi le sujet :

Nathalie Arthaud : agrégée d’économie, donnant l’impression d’une réelle intelligence, elle a apporté, comme la plupart des candidats qu’on ne voyait pas auparavant sur les plateaux de télévision, une certaine vivacité au débat. Les candidats principaux s’interdisent sans doute de trop hausser le ton pour ne pas donner l’impression d’être agressifs ; ici, on avait une candidate qui n’hésitait pas à montrer sa colère sur des points, quoi qu’on pense de ses idées sur le fond, pas inintéressants. Mais le ton adopté, systématiquement agressif, n’est sans doute adopté que parce que la candidate sait qu’elle ne passera pas le premier tour.

François Asselineau : ses positions radicales sur l’Europe ont pu faire sourire mais, dans des échanges souvent compassés en politique, il est aussi agréable d’entendre des arguments assez cash. Avec Arthaud, Poutou et Cheminade, il a marqué, je trouve, une grande différence avec les « grands » candidats, visiblement aux prises de « communicants ». Je ne sais pas si plusieurs hommes politiques font appel aux mêmes professionnels du langage, mais il est frappant de voir à quel point certains tics sont répandus : le redoublement du sujet (« La France, elle est belle »), affectionné par F. Hollande, et qui, sans doute adopté pour faire « peuple », fait surtout puéril, a souvent été repris par ses proches – qui, parfois, allaient jusqu’à reprendre son phrasé. Pour cette raison, il était vraiment appréciable de voir des gens défendre leurs positions sans filtre. Sur la politique étrangère, il a été le premier des candidats interrogés à parler de la déshérence dans laquelle se trouve l’armée.

Jacques Cheminade : sans avis.

Nicolas Dupont Aignan : je ne l’ai pas trouvé mauvais. Il est à cheval entre son statut de petit candidat et le fait qu’il a une carrière politique non négligeable, notamment aux côtés de F. Bayrou. Il a des positions intéressantes. Je n’étais pas d’accord avec sa proposition d’interdire à quiconque aurait un casier judiciaire de se présenter à une élection : d’abord parce qu’il y a condamnation et condamnation (on peut être condamné pour des propos, ou pour du délit de favoritisme, ce qui n’est pas la même chose) ; ensuite parce que cela veut dire qu’on dénie à un condamné le droit de faire amende honorable ; enfin parce que je pense que c’est aux électeurs de choisir : si cela ne les dérange pas d’avoir un repris de justice comme élu, par exemple parce que la personne est compétente, c’est leur problème.

François Fillon : sa « stature présidentielle » fait peu de doute : rompu au débat, didactique, il est assez bon dans ce genre d’exercice. Sans défendre les agissements qui lui sont reprochés, sans défendre non plus la façon dont ces reproches ont été amenés dans la campagne, j’ai trouvé sa résistance aux attaques assez incroyable. Sa candidature en sort sans doute affaiblie, mais il aura démontré une endurance à la pression et à l’adversité qui sont aussi des qualités appréciables chez un président. On se rend sans doute peu compte, quand on n’y est pas confronté, de la violence subie par ceux qui font, un temps, et quelle que soit la justesse de ce qu’on leur reproche, l’unanimité médiatique contre eux. Dominique Strauss-Kahn ou Bernard Tapie, Eric Woerth, Dominique Baudis… et bien d’autres, innocents ou non, ont vu paraître des articles les mettant en cause, des personnes les insultant sans retenue. Ce ne sont plus les campagnes de presse d’il y a cinquante ans : aujourd’hui, chacun peut se déchaîner sur les réseaux sociaux, et se sentir autorisé à insulter quelqu’un parce qu’il est une personne publique. Même quand on n’a aucune tolérance pour certaines erreurs, on peut regretter que  les critiques se transforment en lynchage. On ne s’adresse pas à des images, mais à des êtres humains. Parfois, la présomption d’innocence est ressassée alors que l’assassin « présumé » a été, en gros, retrouvé sur les lieux du crime avec un couteau dans les mains ; parfois elle se transforme en une présomption de culpabilité. On ne sait pas trop pourquoi. Durant le débat, j’ai trouvé que des stigmates de ce qui a été dit sur ce candidat apparaissaient quand il a marmonné à l’endroit de Ph. Poutou « je vais vous coller un procès, vous ». On a senti le candidat sur les nerfs quand il était attaqué sur ses « affaires ». Il n’est sans doute pas humainement possible de rester impassible face à cela, mais ne pas pouvoir garder son calme reste regrettable.

Benoît Hamon : c’est le candidat de la primaire socialiste, qui a été lâché par plusieurs de ceux qui s’étaient pourtant engagés à soutenir le candidat de la primaire socialiste. Quand Trump, durant le débat qui l’opposait à Clinton le 19 octobre 2016, avait refusé de promettre qu’il ne contesterait pas les résultats du scrutin si Clinton était élue, cela avait soulevé des concerts d’indignation en France. On avait jugé cela anti-démocratique. Au moins Trump avait-il annoncé la couleur dès le départ. En France, on fait pire : on fait comme si les gens n’avaient pas voté ce qu’ils ont voté. Est-ce très démocratique ? Sans être partisan de B. Hamon, il faut au moins lui reconnaître le mérite d’avoir des adversaires pas très à l’aise avec la démocratie. La même chose s’est d’ailleurs produite pour F. Fillon : élu candidat à la primaire de la droite, beaucoup de ceux qui auraient dû le soutenir ont profité des premiers articles sur l’emploi de sa femme pour contester la légitimité de son élection. Pas très glorieux non plus. Sur le reste, Hamon n’a pas été mauvais. Je ne sais pas s’il fera un si mauvais score qu’on le dit.

Jean Lasalle : Il avait un profil intéressant : un tour de France, une défense des souffrances des agriculteurs. Mais il a donné l’impression de ne rien avoir préparé, d’être un peu pris au dépourvu. C’est dommage.

Marine Le Pen : Ce débat, avec des candidats aux propos très libres (Asselineau, Arthaud, Poutou),  a rendu moins visible le côté « anti-système » qu’elle défend. Je ne sais pas si cela sera un avantage ou un désavantage car en apparaissant plus terne, elle fait aussi plus modérée et donc plus « présidentiable ». Le moment le plus terrible pour elle a été celui où Poutou lui a lancé que les ouvriers ne bénéficiaient pas d’immunité ouvrière… Pour une candidate qui rassemble de nombreuses voix ouvrières, je pense que ça fait assez mal. Sa répartie a été assez bonne (elle a indiqué à Poutou que dans ce cas il ne devait pas défendre la protection dont bénéficient certains salariés, comme les délégués syndicaux), mais elle n’a pas été reprise par les médias. Peut-être était-ce trop technique pour que le plus grand nombre comprenne.

Emmanuel Macron : je ne sais pas s’il gagnera des points avec ce débat. Il avait été moqué lors de la première confrontation à 5 candidats pour être d’accord avec tout le monde. Il a récidivé une fois, et Asselineau le lui a fait remarquer. Il a cependant eu une défense courageuse de la directive « travailleurs détachés », en rappelant qu’elle bénéficiait aussi à des Français, alors qu’il sait que la majorité de la population est contre. Mais Macron, quoique sympathique, fait très jeune. J’ai trouvé qu’il ressemblait à un étudiant sorti d’école, qui va voir la maîtresse pour se plaindre quand il est mis en cause. Il a bénéficié d’une couverture incroyablement favorable de la part de certains médias (Le Monde : certains articles frisaient la pornographie partisane, à croire qu’ils prennent leurs lecteurs pour des imbéciles). Je ne sais pas si cela ne finira pas par le desservir, parce que les électeurs aiment bien aussi faire mentir les pronostics (cf. Trump, le brexit, Fillon à la primaire, Hamon à la primaire, ou le référendum de 2005…)

Jean-Luc Mélenchon : il est vraiment incroyable à l’oral. On est content quand il prend la parole. Il réussit l’exploit d’avoir l’air spontané tout en montrant que ses interventions sont préparées. Il fait aussi un peu tonton grincheux du déjeuner du dimanche, parfois.

Philippe Poutou : le seul, comme il l’a souligné, à avoir un vrai métier. Il est sain qu’un type comme lui puisse se présenter à la présidentielle. N’avoir que des professionnels de la politique, qui n’ont fait qu’empiler les mandats les uns sur les autres (Fillon : 36 ans de mandats…) serait un peu déprimant. Poutou se retournait souvent vers ses soutiens, sans doute pour savoir s’il avait bien parlé. Au moins cela ne faisait pas trop préparé. Lui aussi a eu le mérite de parler sans avoir le filtre des consignes de communicants.

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